Sel d’ici, quel danger ?

2013-09-24 20:21:16

Sel d’ici, quel danger ?

Le sel, ce nutriment indispensable à l’alimentation, a des teneurs variables au Bénin. Si celui produit localement sur les côtes est riche en iode, celui retrouvé sur les marchés du pays en est nettement dépourvu. A mesure que l’on s’éloigne de la côte, l’iode se raréfie et une endémie du goitre se constate dans certaines régions des centre et nord-ouest du Bénin. Etude du sel à travers l’espace du Bénin.


L’iode joue un rôle très important dans l’organisme, notamment au niveau de la glande thyroïde dont la fonction iodée permet de métaboliser les glucides, les lipides, les protéines entre autres. Aussi, il permet de faire fonctionner le cœur, les muscles, les organes génitaux, les yeux. C’est à cause de l’utilisation de l’iode par la glande thyroïde qu’on qualifie cette dernière de centrale énergétique du corps. Sans l’iode, la glande thyroïde ne peut fabriquer les hormones dont l’organisme a besoin. La carence en iode entraîne chez un sujet des effets négatifs et endommageants. Les troubles dus à la carence en iode (TDCI) ont d’impacts sur la survie des enfants, la capacité intellectuelles, la productivité. Ils constituent un frein au développement socio-économique et à l’atteinte des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD). Les réflexions pour remédier à ces problèmes ont ainsi conduit l’UNICEF, l’OMS, le PAM et la FAO à adopter en 1990   la Stratégie d’Iodation Universelle du Sel. La CEDEAO a rendu obligatoire l’iodation du sel dans tous les Etats membres par la Résolution A/RES/518/94 du 8 août 1994. L’échéance pour l’élimination des TDCI est fixée à l’an 2015.

Cette stratégie a été adoptée par le Bénin en 1994, par l’Arrêté interministériel N° 106/MCT/MS/MF/MDR/MIPME/CAB/DCE/SRE. Cet  arrêté qui réglemente la production, l’importation et la commercialisation du sel iodé, a connu une révision en 2009. Une journée nationale de mobilisation pour la lutte contre les TDCI a même été instituée et des actions pour le renforcement du système de contrôle et pour l’iodation du sel produit localement sont en cours.


Ce que nous vivons

 Cependant, les réalités du terrain ne concordent pas toujours avec les décisions politiques et les contenus des textes. Du sel de qualité douteuse passe les mailles des frontières et postes de contrôle pour se retrouver sur  les marchés. Dans le nord et le centre du Bénin, du sel ne se fabrique pas. Les consommateurs ont plus accès à du sel importé.    Un tour dans les marchés au nord et au centre du Bénin révèle la présence de sel d’origines diverses (Chine, Inde, Indonésie…). ``La majorité du sel que nous vendons ici n’est pas de bonne qualité. Ils sont dépourvus d’iode. Mais c’est ce que les populations préfèrent à cause du petit prix``, nous a confié dame Sadia, vendeuse de sel au marché de Parakou. A la question de savoir si en tant que vendeuse elle ne craignait pas les contrôles, dame Sadia répond : ``cela fait longtemps que les contrôleurs ne descendent plus dans nos marchés. Nous vendons alors en toute quiétude``. Des échantillons de sel retrouvés sur quelques marchés ont été testés et ne possèdent presque pas d’iode. 

Djègbadji  ou Cité du sel, est situé dans la commune Ouidah, au sud du Bénin, Djègbadji compte des centaines de femmes spécialisées dans la fabrication du sel local. Ce sel appelé en langue nationale Xluadjè est extrait d’un sol salinifaire non loin de la côte marine. Ce sel testé, est pourvu en iode plus que bien d’autres sels importés. Mais la politique d’iodation amène les femmes productrices à faire ioder davantage leur produit avant de l’acheminer sur les marchés. 

Le sel, même iodé à l’origine perd de son iode lorsqu’il est exposé à l’air libre car l’iode s’évapore. Cette information, les populations à divers niveaux ne la possèdent pas. Il est donc usuel de voir dans tous les marchés au Bénin, des vendeuses avec leur marchandise à découvert dans des bassines. A leur entendement, le client s’aperçoit plus facilement  le produit proposé. Aucune notion de l’existence et encore moins de l’importance de l’iode.

Endémie du goitre, une réalité confirmée

 Dans plusieurs régions du Bénin, les populations sont menacées par l’affection au goitre. Il s’agit plus précisément du goitre endémique qui est une tuméfaction de la glande thyroïde, une glande située à la partie antérieure ou au bas du cou. Il faut dire que les régions du centre et du nord Bénin sont naturellement défavorisées, n’étant pas sur la côte marine. L’air marin apporte de façon naturelle de l’iode à l’organisme par la respiration. Ce manque d’iode naturel est donc compensé par le sel dans l’alimentation. 

Une étude épidémiologique de la lutte contre les TDCI a été réalisée en 2011 par la Direction de l’Alimentation et de la Nutrition Appliquée (DANA), avec l’appui de l’UNICEF. Cette dernière révèle que 84% des ménages consomment le sel iodé au Bénin. Cette proportion demeure bien en dessous du seuil de 95% fixé parmi les critères d’élimination des TDCI comme problème de santé publique. La même étude a révélé que le taux de goitre au Bénin est de 3.5%. Même si le goitre n’est plus aujourd’hui considéré comme un problème de santé publique au Bénin, il est quand même à un taux inquiétant surtout que l’affection se concentre dans certaines régions. 

Une étude d’observation analytique transversale a été réalisée du 1er juillet 2009 au 30 juin 2010 au Bénin par les Professeurs : Kuassi Marcellin Amoussou-guenou, B. Awede, L. Koukpemedji, S.A. Adehan, O. Adjibode, C.I. Gangnabakpo.

Cette étude est axée sur l’analyse des résultats du dosage des hormones thyroïdiennes dans le sang et de la thyroglobulinémie de 162 personnes porteuses de goitre. Ces sujets vivent dans les départements des Collines et de la Donga, reconnus comme étant des zones de déficience iodée au Bénin.  L’échantillon était composé de 07 patients de sexe masculin et 155 de sexe féminin. Dans 06 cas, on pouvait palper des nodules thyroïdiens. Dans les autres cas, le goitre paraissait simple et diffus. Les sujets porteurs de goitre en zone de déficience iodée sont en général, en euthyroidiebiologique et présentent une hyperthyroglobulinémie. Cette étude ayant suscité d’autres interrogations, les étapes suivantes seront de rechercher pourquoi le goitre dû au manque d'iode n'affecte pas tous ceux qui vivent dans les milieux endémiques (effet protecteur de certaines personnes, modification de la structure de la thyroglobuline ?) et rechercher des alternatives au sel iodé dans les zones d'endémie.

Une question se pose : Le manque d’iode dans le sel est-il l’unique cause de l’affection au goitre ?

A priori, la carence en iode est responsable du goitre dit endémique. Il s'agit d'un goitre diffus, non nodulaire, que l'on retrouve dans les zones de faible apport alimentaire iodé.  Le meilleur vecteur de l'iode dans l'alimentation qui a été proposé est le sel. Dans les milieux dépourvus d'iode, le fait de consommer du sel non iodé devrait favoriser la survenue du goitre endémique.

 



Le noeud reste à défaire

Le ver est dans le fruit. La politique d’iodation du sel au Bénin ne prend pas en compte de manière claire, la chaîne de valeurs du sel. De sérieux problèmes se posent au niveau de la sensibilisation. La politique mise en place met l'accent sur uniquement l’iodation du sel à la source. Mais elle ne considère pas l’importance de maintenir le sel iodé jusqu’à la consommation finale. 

Une fois que le sel est iodé à la base, il arrive au marché et est sorti de son emballage. A partir de ce moment, il est exposé et sujet à perdre de son iode. C’est ce sel dépourvu d’iode qui est vendu par mesure aux consommateurs et utilisé dans les ménages pour les repas. Peut-on alors se tabler sur l’iodation du sel à la base pour conclure que les ménages consomment du sel iodé ?

Ni les revendeuses de sel ni les ménages ne sont sensibilisés sur l’importance de l’iode. Aucune sensibilisation à grande échelle n’est effectuée pour instruire sur le kit de test d’iode dans le sel. Le kit n’est pas facile d’accès aux ménages. Les kits parqués à la direction de l’alimentation et de la nutrition appliquée ne sont pas mis à temps à la disposition des bénéficiaires finaux. 

En dehors du goitre, la carence en iode peut être vectrice d’avortements et de fausses couches répétées.



 


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